Godefroi de Buillon - la prose

(A) la prose

- auteur: anonyme

- dédicataire: non mentionné

- datation: Cette prose a dû être produite, d’après Roberts 1996, à peu près aux mêmes dates que les versions en vers les plus récentes du Premier Cycle de la Croisade, celles qui attribuent des ancêtres folkloriques et mythiques à la famille de Bouillon. La plus ancienne des chansons en question, Le Chevalier au cygne, a été écrite juste après le noyau central du cycle (historique celui-là) composé de Antioche, les Chétifs et Jérusalem,qui datent de la fin du XIIe siècle. On pense que ces premières chansons (selon l’ordre généalogique, non celui de la composition), ainsi que la prose dans son ensemble, ont été composées au cours du XIIIe siècle; c’est la date que donne Gaullier-Bougassas (2005,pp. 115 et 120). Le ms unique est de la fin du XIIIe siècle.

- Doutrepont 1939, pp. 49-50

- manuscrit unique:

Paris, BnF, fr. 781 (numérisé dans Gallica)

- organisation du texte

Doutrepont et le Catalogue de la BnF donnent le titre: Chronique de Godefroi de Bouillon.

Les branches du Premier Cycle de la Croisade se retrouvent dans la prosedans l’ordre commun à tous les manuscrits. Nous trouvons d’abord la Naissance du chevalier au Cygne (la version dite «Beatrix»), qui commence au f. 1r. Suivent: le Chevalier au cygne (f. 4r), les Enfances Godefroi (f. 9r), le Retour de Cornumarant (f. 14r), la Chanson d’Antioche (f. 16r), les Chétifs (f. 34v). La Chanson de Jérusalem (ff. 43r-60v) a la particularité de commencer au milieu d’un paragraphe, sans aucune démarcation avec les Chétifs, ce qui montre bien que nos divisions actuelles ne faisaient pas partie des préoccupations de l’époque.

Godefroi, par sa date et sa forme, apparaît comme une exception parmi les mises en prose épiques. Suivant l’ordre chronologique des branches en vers du Premier Cycle de la Croisade, il les résume de façon drastique: ainsi le combat contre Mauquarrés et Helias (vv. 1468-1739 dans l’édition Nelson) se réduit à la formule suivante: «Et Mauquarrés revint d’autre part, et dura tant li caples d’aus .ii. que en le fin Mauquarrés fu vaincus» (f. 2r). Il apparaît comme une chronique, dont son style se rapproche; le prosateur a d’ailleurs aussi utilisé les «chroniques» pour la partie non légendaire de l’œuvre. L’introduction de Roberts est malheureusement peu précise: l’éditeur évoque les chroniques sans dire de laquelle il s’agit et ne compare pas la prose avec les chansons; ainsi, lorsqu’il considère que la seule branche vraiment historique est celle d’Antioche, avec des erreurs, et que la branche de Jérusalem, pour sa seconde partie (la bataille de Rama), est très fantaisiste, nous ne voyons guère de différence avec les textes épiques. Par exemple l’erreur signalée à propos du commandement de l’ensemble de l’armée des croisés confié à Godefroi («et la fu l’os establie et le commandent au duc Godefroi de Buillon», p. 33), alors que dans la réalité le légat du pape est l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, figure dans la Chanson d’Antioche, éd. Guidot, v. 851: «Le bon duc de Buillon ont les os commandees».

Le style de la prose ne reproduit pas les caractéristiques littéraires de la laisse épique: la narration est sèche; elle ne conserve pas les annonces épiques, les proclamations de véridicité, les marques d’éloges pour la chanson, l’«estoire», le roman, l’aventure. Il n’y a que dans le prologue que le texte est qualifié d’«estore».

La Chanson d’Antioche s’ouvre sur un résumé rapide de la prise de la croix à Bouillon, lieu non historique mais conforme à la tradition de la geste; il ne reste comme marque épique que l’apostrophe à un public d’écoutants supposé: «Seigneur, a le grant feste qui fu a Buillon afierent li baron qu’il prendroient la croix et qu’il iroient outre mer» (f. 16r).

Les marques d’oralité censées faire participer le public figurent de temps en temps, plaquées en tête des paragraphes: «Or oiés des enfans qui sont en le forest» f. 1v; «Or escoutés coment…» f. 23r; «Atant es vous que li enfes vint a sa mere et li dist…» f. 3r (le présentatif est maladroitement suivi d’une complétive).

La présence du narrateur (emploi de la première personne) est marquée de façon figée: «Or vous lairons des Saisnes et des pucheles dessi a donc que tans et heure en sera du parler…» (f. 5r).

Le narrateur connaît la formule «les nos et les lor» pour marquer l’opposition entre les guerriers francs et sarrasins; on la retrouve dans la transition entre Antioche et Chétifs: «Chi vous lairai un poi de nos Crestiens. Quant tans et liex sera bien i repaierrons. Si vous dirons de Corbarant…» f. 34v, ou encore «Estadins en maine nos croisiés…» f. 18r, «Or vous dirons de nos François…» f. 27v.

La transition entre la Naissance du Chevalier au Cygne et le Chevalier au Cygne n’est pas plus développée que celle citée plus haut: «Quant tout che fu fais et akievé, li roys et se mere s’en revinrent a Illefort…» (f. 4r).

Les transitions sont toujours très peu élaborées: «Atant vous lairons des Saisnes, si vous dirons d’Ydain qui mout fu sage et cortoise…» (f. 8v).

En conclusion on peut dire que la formulation épique restante est réutilisée de façon entièrement figée.

Avant l’explicit proprement dit (particulièrement bref), on lit le résumé en prose de la dernière laisse de la Chanson de Jérusalem. Il faut noter que Godefroi annonce(comme le texte qu’il résume) les Continuations de la Chanson de Jérusalem (voir l’édition de P.R. Grillo, The Old French Crusade Cycle, VII et VIII, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1984, 1987 et 1994) – chansons plus récentes que les textes historiques, traitant de la succession des rois Baudouins de Jérusalem –, mais qu’il ne contient pas ce qu’il annonce, contrairement aux versions en vers; cela prouve d’une part que le prosateur devait avoir devant lui un manuscrit en vers du cycle et d’autre part qu’il estimait que son projet se terminait avec Godefroi.