Geste du Chevalier au cygne de Berthault de Villebresme

notice rédigée par Isabelle Weill et François Suard


(A) la prose

- auteur: Berthault de Villebresme (se nomme dans le prologue du ms unique, f. 2v, voir infra), juriste de la cour d’Orléans; il a été au service de Charles d’Orléans et a participé au concours de poésie de Blois sur le motif «je meurs de soif auprès de la fontaine».

- dédicataire: Marie de Clèves, veuve de Charles d’Orléans, et, à la fin du prologue, le futur Louis XII et ses sœurs (rappelons que Généalogie de Pierre Desrey, plus de trente ans après, aura aussi pour dédicataire le roi Louis XII: voir la notice); la maison de Clèves, après l’extinction de la maison de Boulogne-Bouillon, a prétendu descendre d’Hélias. Notons aussi que la troisième épouse de Charles d’Orléans a été élevée à la cour de Bourgogne, haut lieu de culture épique.

- datation: entre 1465 et 1473 (Emplaincourt, p. XIII) d’après les dates du veuvage puis du remariage de Marie de Clèves

- Doutrepont 1939, pp. 50-52

- manuscrit unique:

Copenhague, KB, Thott 416  

- organisation du texte

Le texte est formé de 44 chapitres de longueur très inégale, fréquemment introduits par une formule référant au modèle utilisé (renvois à l’éd. Emplaincourt ch./p.): «Cy endroit dit ly contes» (3/7; 33/102); «En ceste partye dit l’ystoire» (5/12; 12/30; 17/47); «En ceste partie dit li contes» (27/87; 35/108; 39/121); «Cy endroit dit l’istoire» (37/116; 41/125).

La clôture des chapitres est fréquemment signalée par une formule de transition, montrant que l’on passe d’un sujet à un autre; elle est sans doute destinée à procurer une impression de variété: «Mais ycy laisserons a parler de Macaire qui porte les enffans noier et parlerons du roy Orient et de Mathebrune sa mauvaise mere» (fin du ch. 2, p. 7; voir aussi: 3/11; 4/12; 7/16; 9/24; 18/53; 22/69; 23/72; 26/87; 27/88; 28/92; 29/93; 30/96; 36/116; 33/104; 37/119; 39/125; 38/120).

Le prologue (c’est le premier chapitre et Emplaincourt le considère aussi en tant qu’introduction à l’œuvre) se lit aux ff. 2r-3v. La Naissance du Chevalier au Cygne occupe les ch. 2 à 19 (ff. 3v-44v) La prose raconte ensuite l’histoire du Chevalier au Cygne (ch. 20-36, ff. 45r-99v), puis la Fin d’Elias (ch. 37-42, ff. 99v-119r). Le ch. 43 (ff. 119r-122v) est consacré au préambule des Enfances Godefroi, avec le mariage d’Ydain et d’Eustache, comte de Boulogne, et l’annonce de la naissance de Godefroi et de ses frères, ainsi que de leurs futures prouesses.

Le 44e et dernier chapitre (ff. 122v-123v) présente la conclusion du narrateur, longue protestation d’humilité et prière d’intercession pour les descendants du Chevalier au Cygne.

L’écriture de Bertault, sauf dans le prologue et le chapitre de conclusion, est alerte, en dépit de l’usage, relativement classique dans les proses, des séries synonymiques – le plus souvent des doublets. Elle entretient de temps à autre la fiction de l’oralité, en invitant le destinataire de l’histoire à se souvenir de ce qu’il a entendu («comme ouÿ avés», éd. Emplaiincourt, pp. 16, 21, 30; «vous avez ouÿ cy devant», p. 24). Mais sa caractéristique principale est, comme le montre C. Gaullier-Bougassas (2005) la présence de fréquentes interventions de l’auteur, qui entend donner généralement une valeur édifiante à son récit. Honte aux femmes qui imitent la duplicité de Mathabrune, «ainsi que font souvent plusieurs femmes – et y sont naturellement enclines et duictes, mesmement quant elles vuellent celer et couvrir aucun meffaict» (p. 19). Honneur aux femmes vertueuses et réservées comme Ydain: «Une femme est digne de louenge qui mect son estudie a plaire plus par bonnes meurs que par ses tresses, plus par ses vertuz que par ses robes, qui est en mariage plus pour cause de lignee que de luxure, qui se delecte plus a enffans avoir par la grace de Dieu, en son mariage, que de nature» (p. 142). Ces interventions peuvent aussi prendre l’aspect d’une observation sociologique: à propos de la dure jeunesse des Enfants cygnes, il déclare par exemple: «Mais, bien souvent, ceulx qui sont si infortunéz et mal traictiéz en jeunesce sont a la fin plus eslevéz et viennent a plus grande perfection que ceulx qui mignotement et souefvement sont par grande cusançon et dilligence nourriz et chiers tenuz, ainsi qu’il appert en plusieurs anciennes histoires, meismes en l’istoire presente, et le voit on chacun jour par experience» (pp. 11-12). Et C. Gaullier-Bougassas de conclure: «Avec l’autorité d’un moraliste, le prosateur du XVe siècle ne cesse de présenter l’histoire qu’il relate comme un récit exemplaire, un récit dont les leçons sont intemporelles et donc toujours pertinentes pour les hommes et les femmes de son époque» (Gaullier-Bougassas 2005, p. 145).

 


(B) la source

Doutrepont (en suivant les conclusions de Reiffenberg) a pensé que la Geste est une version abrégée du Chevalier au Cygne et Godefroi de Bouillon (CCGB), texte daté de 1356 grâce à certains événements historiquesqu’il cite et qui est la première chanson du Second Cycle de la Croisade; cette très longue chanson de 35000 vers est donc un texte quasiment contemporain du texte de Berthault. Emplaincourt, plus de cinquante ans après Doutrepont, a montré que la prose était sans aucun doute possible («definitely») basée sur un modèle du premier cycle, et en particulier sur la version Beatrix pour le début de l’œuvre.

Le narrateur de la Gesteconnaissait toutefois le Second Cycle (ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné les dates), et certains passages montrent qu’il en a subi l’influence: aux ff. 68v, 69v et 81v il confond Beatrix avec Clarisse (cf. CCGB, v. 2533) et cette triple coïncidence avec des passages du Second Cycle, comme le signale Emplaincourt dans ses notes, prouve de façon certaine que le narrateur utilisait accessoirement ce Cycle. Le f. 105v fait référence à «Baudouyn de Sebourc qui tint Jherusalem» (le héros de Baudouin de Sebourc, deuxième texte du Second Cycle). En outre le chapitre 9 (f. 17v) parle de la prise de Damas, un détail propre à la tradition du Second Cycle, beaucoup plus éloigné de la réalité historique.

On remarquera que la prose du ms Paris, BnF, fr. 781 (voir notice Godefroi de Bouillon) vient aussi de la version Beatrix, la version la plus récente du Premier Cycle.

On notera aussi – et ceci vaut la peine d’être souligné – que lorsque Berthault affirme dans son prologue avoir utilisé un livre écrit dans une ancienne langue difficile à comprendre, un ouvrage qui était la propriété de sa protectrice, ce n’est pas une affirmation littéraire (les auteurs de chansons de geste prétendent souvent avoir trouvé un livre qui fait autorité): il dit certainement la vérité. Emplaicourt suppose qu’il s’agit d’une version en vers perdue.

 


(C) histoire de la prose

Aucune édition avant l’époque moderne.

 


(D) bibliographie 

(1) édition

E.A. Emplaincourt, La Geste du Chevalier au Cygne, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1989

(2) bibliographie critique

G. Doutrepont 1936, «La légende du Chevalier au Cygne pendant le XVIe siècle», in Mélanges offerts à M. Abel Lefranc par ses élèves et ses amis, Liège – Paris, Thone – Droz, pp. 26-36

Woledge 1954-1975, n. 38

W.R.J. Barron 1968, «Versions and Texts of the Naissance du Chevalier au Cygne», Romania, 89, pp. 481-538

E.A. Emplaincourt, J.A. Nelson 1983, «La Geste du chevalier au cygne: la version en prose de Copenhague et la tradition du premier cycle de la croisade», in Romania, 104, pp. 351-370

C. Gaullier-Bougassas 2005, «Le Chevalier au Cygne à la fin du Moyen Age: renouvellements en vers et en prose de l’épopée romanesque des origines de Godefroi de Bouillon», in Cahiers de Recherches Médiévales,12 (La Traditionépique du Moyen Age auXIXe siècle),pp. 115-146 (pp. 140-146)

Suard 2011, pp. 325-326