Genealogie de Godefroi de Buillon de Pierre Desrey - la prose

(A) la prose

- auteur: Pierre Desrey (ca 1450-après 1515)

- dédicataire: roi Louis XII et Anglebert de Clèves, comte de Nevers (le roi, mort en 1515, est le fils de Marie de Clèves, à qui est dédicacée la Geste du chevalier au cygne: voir notice).

- datation: le prologue se termine en notant la date de 1499; cette date demeure inchangée au cours des éditions successives.

 - Doutrepont 1939, pp. 52-59

- manuscrits:La Généalogie ne nous est parvenue que dans des imprimés; Contant d’Orville a toutefois pu consulter un manuscrit, aujourd’hui perdu, qui donne un texte très comparable à celui des imprimés pour le premier livre et pour la partie du second livre qui raconte l’histoire de Godefroi de Bouillon (Suard, 1985). Editio princeps:

La genealogie avecques les gestes et faitz d’armes du trespreux et renommé prince Godeffroy de Boulion, Paris, Jean Petit, 1500

- organisation du texte

La Généalogie est divisée en trois livres, précédés chacun d’un prologue, dans lequel Desrey présente souvent des références scripturaires et cite parfois des sources, en usant d’un style ample et édifiant. La fin du deuxième livre constitue un explicit provisoire: «Et ainsi termineray le deuziesme livre de ceste presente cronicque(s) plaisante et devote a regarder et ouyr lire, touchant l’honneur de Dieu et l’augmentacion de la saincte foy catholicque, avecques les prouesses et victorieuses chevaleries des nobles princes, empereurs, roys , ducz, contes, barons, marquis et chevaliers du trescrestien royaulme de France et de toute crestienté.» (f. 117r)

Dans l’incunable de Jean Petit, le récit est scandé par la présence d’une centaine de bois gravés, pour la plupart des illustrations génériques, riche programme iconographique qui témoigne de la volonté d’offrir un imprimé richement illustré:

1v: l’écrivain en majesté; 5v: Oriant et Bietris; 6v: un cavalier et deux femmes à cheval, dont l’une tient une corgiee; 7v: scène d’épousailles; 8v: un homme et une femme; 9v: accouchement de Bietris; Matabrune dissimule des petits chiens qu’une femme lui apporte, Marques emporte les enfants dans un pan de sa tunique; 10v: l’ermite Helyas découvre les enfants tandis que Marques s’éloigne à cheval; 11v: une chèvre allaite les enfants tandis qu’Helyas est en prières; 13r: un roi assis au milieu de ses conseillers reçoit un autre roi; 14r: les enfants jouent dans la forêt, un collier autour du cou; à gauche le braconnier Savary; à droite scène de baptême; 15r: Savary et ses compagnons dérobent les chaînes; les enfants se transforment en cygnes; 16r: même illustration, mais le nom de Savary a été enlevé du cartouche; 16v: un messager remet un pli; 19v: un ange et un saint; 20v scène de duel à pied; 20v: le chevalier au cygne, tenant un cor, dans un bateau traîné par un cygne; 25v: scène de plaid, plusieurs personnages portent couronne; 27r: cf. 21v; 28r: cf. 7v; 29r: cf. 20v; 31v: scène d’épousailles (différente des deux précédentes vignettes); 36r: cf. 25v; 43r: cf. 13r; 47v: une flotte rassemblée devant un rivage; 48v: croisés et prisonniers (approprié); 50v: une troupe de cavaliers sort d’une ville; à gauche, des bateaux; 52v: scène d’assaut donné à une ville: archers et canons; 60v: scène de bataille générale; membres à terre; duel entre deux cavaliers; troupe nombreuse au fond; 63v: cf. 13r; 66r: roi et cavaliers à la porte d’une ville où se tient un évêque; 65v: cf. 52v; 70v: scène d’intronisation: des clercs (?), avec une croix sur la poitrine, présentent un vêtement avec une croix à un homme agenouillé; un prêtre officie à droite; 72r: un navire avec son équipage; 73r: un homme, les yeux bandés, est descendu de cheval devant une église; 74v: un roi, mort, est étendu sur une table de pierre (mort de Godefroy); 75v: cf. 16v; 76 r: scène de dédicace; 77r: mêlée de cavaliers et de fantassins; 77v: cf. 52v; 78r: scène de combat: un roi, au centre et à pied, est menacé par un autre combattant; 79r: un roi devant lequel un seigneur fléchit le genou; 79v: scène de bataille, cavaliers transpercés (le chapitre évoque la mort du duc de Bourgogne); 82v: scène de bataille: un cavalier empalé; 90v: cf. 79v; 92v: cf. 73r (c’est peut-être le prisonnier qu’on emmène les yeux bandés); 95r: cf. 47v; 97r: pourrait être emprunté à Ogier le Danois (arrivée de personnages auprès d’un roi, un bandeau sur le nez: les messagers mutilés par Geofroi de Danemark?); 99v: cf. 78r; 101r: cf. 7v; 105r: emprunté aux Quatre fils Aimon: à gauche le roi et trois jeunes nobles; à droite un jeune homme, avec Renaud sur la cuisse, en frappe un autre avec un échiquier; 108v: cf. 13r; 111r: cf. 52v; 116v: scène d’assaut; 117v: l’écrivain (coiffé d’une mitre) au travail; 118r: cf. 66r; 119v: scène de bataille: les Quatre Fils Aimon devant la roche de Vaucouleurs?; 121v: cf. 50v; 123r cf. 77r; 125v: soldats groupés devant les murs d’une ville; 126r: une troupe armée sur un navire; sur une île, des archers tirent sur une forteresse; 128v: scène de combat dans une salle, devant une sorte d’autel sur lequel siège un homme nu; 129r: petite scène de combat; 131r: un roi couronné, en poursuit un autre à cheval; 131v: cf. 79v; 133r: scène de combat; au centre un petit canon; 134v: à gauche des hommes d’armes; à droite un homme hissé ou descendu d’une fenêtre; 136v: un roi à cheval semble poursuivre des cavaliers; 137v: cf. 48v; 140v: cf. 77r; 141v: cf. 129r; 143r: cf. 116v; 145v: cf. 66r; 148r: cf. 13r; 149v: cf. 20v; 150r: combat sur deux vaisseaux accotés; 151r: cf. 125v; 152v: cf. 47v; 154v: un roi ou empereur devant lequel un messager (?) fléchit le genou; à droite une ville; 156r: scène de combat de fantassins avec un homme a terre; 156v: cf. 129r; 157v: cf. 119v; 159r: cf. 79r; 160v: cf. 70v; 162v: cf. 131v; 163v: scène de combat à cheval; 165v: une femme présente un nouveau-né au père; 167v: un roi et un subordonné; 168v: cf. 154v; 171v: cf. 156r; 174v: cf. 52v; 176r: cf. 78r; 178r: cf. 125v; 179r: grande scène de combat à cheval, auquel semble prendre part Charlemagne; 180r: cf. 50v; 182v: un homme agenouillé devant une dame; 189v: cf. 79r; 185r: cf. 156r; 187v: cf. 134v; 189r: cf. 31v; 190r : cf. 129r.

Pierre Desrey est un érudit, versé dans la connaissance des Ecritures, un traducteur et un historien compilateur, qui peut puiser à différentes sources. Sa Généalogie se présente comme une histoire complète des croisades, commençant à la naissance du Chevalier au Cygne, ancêtre de Godefroi de Bouillon, et se terminant après l’avènement de Philippe le Bel. S’adressant à deux dédicataires, le roi de France Louis XII et Engelbert de Clèves, comte de Nevers (1462-1506), le prosateur peut en effet dérouler l’histoire des rois, prédécesseurs de Louis XII, qui se sont illustrés dans la conquête ou la défense de la Terre Sainte, comme Louis VII, Philippe Auguste et surtout saint Louis; il peut en même temps rappeler dans son premier livre, comme prélude à l’histoire des croisades, la légende du Chevalier au Cygne, ancêtre prétendu de Godefroi de Bouillon, dont la famille de Clèves prétend descendre.

La présence dans le troisième livre de la légende de Jean Tristan, qui contraste avec le caractère historique des matières contenues par ailleurs, est également à mettre en rapport avec les deux destinataires, mais aussi avec la perspective générale du texte, qui est la célébration de la croisade. On connaît en effet, d’après le roman de Baudouin de Flandre (voir notice) le contenu de cette histoire épico-romanesque: Jean Tristan, troisième fils de saint Louis, est enlevé par une Sarrasine et élevé par le sultan de Babylone; il combat d’abord les chrétiens et le roi de Sicile mais apprend grâce à un ange le secret de sa naissance. Laissant le royaume de France à son frère Philippe, il se lance à la conquête de Tarse. Il est fait prisonnier, est crucifié mais délivré et sauvé par Robert de Béthune, puis épouse la fille du sultan Maladuis (ou Maladius) et devient roi de Tarse, tandis que son beau-père se convertit. D’une part ce récit apparaît comme un contrepoint heureux à l’histoire de saint Louis, mort à Tunis au cours de la huitième croisade: ici Jean Tristan, fils du pieux roi, renouvelle l’ère des conquêtes chrétiennes et redonne espoir aux princes voulant suivre l’exemple glorieux de leurs prédécesseurs. Louis XII et Engelbert de Clèves sont ainsi discrètement invités à ne pas oublier un passé glorieux. Par ailleurs Engelbert de Clèves peut être intéressé à l’histoire de Robert de Béthune, protagoniste du roman et comte de Nevers. P. Desrey peut donc considérer comme légitime de faire une large place à cette légende de croisade, bien connue au XVe siècle, et présente, outre le roman de Baudouin de Flandre (voir notice), dans le Myreur des Histors (voir notice), mais qui est dénuée au départ de tout rapport avec la Geste du chevalier au cygne. Notons que Desrey ne raconte pas la naissance de Jean Tristan, mais prétend ensuite avec insistance l’avoir exposée de façon authentique et détaillée.

En ce qui concerne l’écriture du texte, elle est tout à fait digne de «l’orateur» qui, dans les prologues, s’exprime avec solennité, recherchant les périodes amples et fertiles en séries synonymiques. Les prières du plus grand péril sont nombreuses et développées, comme celle de la reine Biétris, mère des enfants cygnes, en sa prison:

«Helas, mon Dieu, mon createur, qui par vostre divin vouloir suscitastes l’esprit du jeune Daniel pour retourner au jugement et garder de mourir la noble Susanne, laquelle estoit publiquement menee a la justice par deux faulx juges, lesqueulx a tort et injustement l’avoient accusee du vice et peché de adultere, en quoy jamays n’avoit pencé, comme puis aprés devant tout le peuple fut notemment approuvee la verité par le bon Daniel qui rendit confus les deux juges, Tu congnois pareillement, mon souverain Dieu, qui a tort et sans cause je suis accusee a mon bon et loyal espoux, le roi Oriant. Si te supplie et requier humblement que tu me vueilles preserver de morir a honte et confusion du crime et peché que on me accuse, duquel tu me sces innocente.» (f. 17r)

Les discours sont longs et copieusement argumentés, comme celui de l’évêque qui dissuade le roi Oriant de mettre sa femme à mort:

«Sire roy, soubz correction de vous et messeigneurs qui sont icy presens, je vous diray ce qu’il m’en semble de ce qui est cy proposé de la royne vostre noble epouse, laquelle on dict avoir conceu sept chiens. Il m’est advis que par justice n’en doibt point recepvoir la mort, et voycy la rayson pour quoy. Il est possible qu’en son dormant soit venu a elle quelque beste qui luy ait faict cest oultrage hors son sceu et consentement, par quoy en riens n’en est coulpable. Et d’aultre part aussi vostre noble corps a atouché plusieurs fois au sien selon la constitution du sacrement de mari<a>ge. Pour quoy me semble soubz reverence que ne devés consentir a sa mort, mais trop bien la pouez vous songneusement faire garder en quelque lieu honneste par maniere de prison, et du surplus laisser le jugement a Dieu qui est le vray juge et seul retributeur de bien et de mal, et la verité en sera finablement cogneue et manifestee.» (f. 13r-v)

Figurent également dans la prose trois textes en vers. Le premier est une «Epigramme de l’aucteur sur le contenu de ce present livre, fait et narré en vers huittains», comportant dix-neuf huitains de décasyllabes (les sixième et septième ne sont pas distingués par la typographie), dans laquelle l’auteur donne le sommaire du texte à venir: histoire du Chevalier au Cygne (strophes 1-6), origine de Godefroy et de Baudouin, premier roi de Jérusalem (7-8), exploits et souffrances des croisés (9-13), croisade de saint Louis (14-16), histoire de Jean Tristan et de ses frères et conclusion (17-19). Il emploie à propos de son œuvre les termes de «cronicque» et d’«hystoire» qualifiée de «tresautenticque», dont il souligne la valeur édifiante: «Seigneurs et dames, en ensuyvant la sente / Du franc et noble vray chevalier au cyne / Vous pourrés veoir que par grace divine / Dieu donne au siens sa loyalle amytié / Comme l’hystoire pleinement nous assigne / En laquelle a maint œuvre de pitié» (6).

Le second texte figure dans la dernière partie du troisième livre; il s’agit de «vers servantois» (six neuvains et un envoi de quatre vers) attribués à Raoul de Soissons, dans lequel il est reproché au roi, aux prélats et au comte d’Albigeois d’abandonner la Terre d’Outremer pour retourner en France (f. 173 r-v) (cf. I. Hardy, Les Chansons attribuées au trouvère picard Raoul de Soissons, édition critique, Thèse, l’Université d’Ottawa, 2009, extraits numérisés).

Le troisième texte est une complainte de Pierre Gringore, «La piteuse complainte de la Terre sainte» (voir C.J. Brown, Pierre Gringore, Les œuvres polémiques rédigées sous le règne de Louis XII, Genève, Droz, 2003), en vingt-huit strophes de décasyllabes ou d’octosyllabes, conclusion logique de l’œuvre dans la mesure où elle constitue un réquisitoire contre les divisions entre chrétiens qui conduisent à l’abandon de la Terre Sainte et un vibrant appel à la reprise de la croisade.